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03 : ses attentions sur des avions en papier

Vendredi.

D'habitude j'aimais bien le vendredi. Parce que "le vendredi c'est spaghettis" et parce que c'est le week end. Sauf que voilà, Lucas Robert Hemmings aka mon imbécile de frère qui a servit de brouillon a ma création avait fait rimé ce jour avec "super fête d'anniv de Mikey". Et je n'aimais pas les fêtes.

Seul point positif de cette journée, je n'avais cours que le matin. 

Encore un point négatif: j'avais histoire. 

Alors que je m'enfonçais mollement dans ma chaise, une pile de feuilles attira mon attention sur le bureau de monsieur Benson. Mon arrêt de mort rédigé au stylo rouge. Derrière moi Naomi ne tenait pas en place, ayant vu les copies elle aussi: c'était facile pour elle, elle était brillante. Elle allait surement me sermonner en voyant ma note qui serait surement mauvaise, le lycée m'avait appris à ne pas me faire trop d'illusions là dessus.

  — Bon, déclara le professeur en passant une main dans ses cheveux poivre et sel, j'ai corrigé vos tests. Il y'a du bon mais beaucoup de moins bon.

J'aurais juré qu'il m'avait lancé un regard en disant cela.

Il distribua "nos chefs d'œuvres" et son regard s'illumina alors  qu'il se tournai vers ma meilleure amie.

  — Mademoiselle Etcheverry, dit-il en prenant son meilleur accent français, c'est excellent, votre problématique est vraiment intéressante et on voit que vous maîtrisez très bien le sujet.

Je levai les yeux et fit un mouvement obscène avec ma langue pour montrer que cet homme était un suc- un lèche bottes mais me stoppai lorsqu'il prononça mon nom.

  — Mademoiselle Hemmings. La prochaine fois faites un geste pour la planète et ne gaspillez pas une feuille de l'encre pour écrire ça. 

F.

C'était peu.

Mes parents allaient m'arracher la tête et Luke allait se foutre de ma gueule. Je fourrai ma copie dans mon sac et posai ma tête sur ma table, attendant que le cours passe. 

+ + +

La cloche sonna enfin la fin de l'heure et je me précipitais dehors pour éviter mon enseignant qui voulait me parler. C'était sans compter sur Naomi, cette traitresse qui me tira par le bras pour me ramener dans la salle.

Je lui marmonnais un petit "je te hais" avant qu'elle ne s'éclipse avec un grand sourire.

Monsieur Benson se racla la gorge et sembla chercher ses mots.

  —  Je sais que c'est nul, vous pouvez être direct, j'ai l'habitude, râlai-je en soupirant, mentionnant mon devoir froissé au fond de mon sac à dos.

  — Oui c'est nul. Parfois je me demande même si vous assistez vraiment à mes cours.

Un tact légendaire ce monsieur.

  — Mais avec d'autres professeurs on a discuté.

Génial.

  — Et vu que tout le corps enseignant éprouve des difficultés avec vous, on s'est dit que ce serait pas mal que vous ayez un tuteur.

Pas "tout le corps enseignant" quand même il exagère. Puis je tiltai. Un tuteur ?

Je le regardai avec de grands yeux, pas vraiment sûre d'avoir compris. Mais si, c'était bien ce que j'avais entendu.

Il fit entrer une fille. Jolie. Blonde aux yeux bleus, des jambes interminables, c'était moi en beaucoup mieux. Le genre de personne qui te fait douter de ta sexualité quand tu poses le regard sur elle.

Monsieur Benson me la présenta mais je ne l'écoutai pas vraiment, pour changer, j'étais obnubilée par la déesse en face de moi. Elle allait finir par croire que j'étais lesbienne alors je me ressaisis lorsqu'elle me tendis la main. 

  — Tu peux m'appeler Emy, ou Em, comme tu veux.

Même sa voix était mignonne.

 + + +  

  — Coucou ma chérie, ta matinée s'est bien passée ? Me questionna ma mère alors que je fermais la porte d'entré derrière moi.

J'haussai les épaules, répondant un "comme d'hab" que je voulais convainquant, évitant de m'attarder sur le sujet. Ma mère était prof aussi mais heureusement pour moi, elle n'enseignait pas dans mon lycée donc lorsque j'avais de mauvaises notes elle ne le savait pas. En tout cas pas immédiatement.

  — Ton père rentre dans une heure, tu veux qu'on fasse quelque chose en attendant ? 

  — Hum, je comptais aller voir Ava, répondis-je depuis ma chambre.

  — Oh. Oui, d'accord. Passes lui le bonjour de ma part.

J'aquiescai alors que ma génitrice ne pouvait pas me voir et attrapai la clé usb pikachu que je cachais sous le pot de la plante posée à côté de mon lit. Ava était une vielle dame de 87 ans qui habitait la maison en face de la mienne. Malgré nos 70 ans de différence, c'était l'une des personnes avec lesquelles j'aimais passer du temps parce que je savais qu'elle avait vécu trop choses pour me juger et que la majorité du temps elle me comprenait quand ce n'était pas le cas des autres. Et aussi triste que ça pouvait paraître, c'était rarement le cas des autres.

Ma mère désespérait un peu que je passe la plupart de mon temps avec des gens âgés au détriment de personnes de ma génération. A part Naomi je n'avais pas vraiment d'amis de mon âge. Certes j'avais des connaissances que j'appréciais mais pour des raisons inconnues, ce n'était pas pareil. 

Je sortis de chez moi rapidement, rabattant ma veste contre mon visage pour me proteger du vent et traversai la route, déserte à cette heure, qui me séparait de la petite maison aux volets rouges. Je toquais quatres coups lents à la porte, notre sorte de code, et la voix aiguë d'Ava O'Ryan m'intima d'entrer.

Ce fut d'abord ses trois chats qui m'accueillir lorsque que je m'engouffrai dans le petit hall d'entrée: James, parce que la vielle dame était fan de James Dean, E.T., parce qu'elle adorait le film et Taylor. Ce dernier avait été nommé en mon honneur et c'était la raison pour laquelle il était mon préféré: certes il n'avait pas l'air malin et mangeait comme 4 mais selon sa maîtresse il était drôle et sensible, comme moi. Quand elle m'avait dit ça je m'étais mise à pleurer parce que j'étais touchée et avait ensuite répondu que je n'étais pas si sensible que ça.

Je retirais ma veste et mes chaussures en caressant la tête des trois félins avant de me précipiter dans la pièce à vivre ou Ava m'attendait. Elle m'adressa un grand sourire et me fit signe de m'installer sur le fauteuil en face du sien. J'avais passé tellement temps assise dans ce fauteuil que l'assise avait la marque de mes fesses. 

  — Comment ça va ? Lui demandai-je en attrapant le paquet de cookies sous la table basse.

Elle haussa les épaules avant de répondre:

 — Mon fils est passé hier matin, il m'a parlé d'un complexe pour retraités ou quelque chose comme ça. La brochure est sur la table du salon si tu veux.

Je fronçai les sourcils avant d'attraper le dit prospectus et de me rasseoir. Une maison de retraite. Le papier présentait des vieux qui souriaient avec des infirmières qui avaient l'air de vivre leur meilleure vie dans un décor d'hôpital.  

  — Et vous lui avez dit que ça ne vous intéresse pas ?

  — Bien sûr mais cet imbécile croit que je suis folle alors il ne prend pas vraiment compte de ce que je dis et me parle comme si j'avais 5 ans. Je suis vielle, pas débile, déclara t-elle avec agacement.

J'eus un petit rire, les yeux toujours rivés sur la brochure. 

  — Et puis je pense qu'on ne vous accepterait pas là bas, déclarais-je en prenant un cookie.

 — Pourquoi ?

  — Au bout d'une semaine les aide soignantes en auraient marre de vous.

Elle leva les yeux au ciel mais sourit tout de même:

 — Petite insolente. 

  —  Et puis moi j'accepterais pas non plus que vous partiez, marmonnai-je assez fort pour qu'elle m'entende.

 Elle eu un air attendrit et se pencha pour serrer mes doigts dans sa main chaude.

 Son fils était un idiot qui voulait récupérer sa maison, son mari était mort il y'a dix ans alors j'avais l'impression qu'elle avait besoin de moi. Et j'aimais ça, j'aimais me dire que je pouvais être la raison de son sourire édenté alors que sa vie était souvent triste et hors de ma portée. Ça me faisait me sentir importante pour quelqu'un.

  — Et toi alors, comment ça va ? 

J'haussai les épaules, ne sachant pas vraiment par où commencer. Mes notes de merdes, mon incapacité à être sociable, mes interrogations stupides ou la clé usb pikachu que j'avais dans la poche. Cette dernière option me semblait la bonne alors je me penchais vers elle et déclara comme un secret:

 — Y'a pas longtemps j'ai trouvé une clé usb dans une boîte d'objets trouvés. Je ne sais pas vraiment à qui elle est mais à l'interieur y'a des lettres dignes de Shakespeare.

Je savais bien qu'elle ne savait pas vraiment ce qu'était une clé usb alors je sortis le petit objet de ma poche pour lui montrer. 

 — Oh, je le connais lui, je t'avais offert une peluche comme ça pour tes 7 ans, s'exclama t-elle en désignant le Pokémon.

J'hochais la tête en souriant, amusée qu'elle s'en souvienne et me levai pour aller chercher son ordinateur portable.

Elle s'en servait rarement, seulement quand j'étais là pour qu'on regarde des films ensemble et encore, c'était souvent moi qui l'utilisait. Je le démarrais et insérais la clé dans le port.

Le dossier "mots pour elles" s'ouvrit.

 — Choisissez un mot parmi ceux là.

Elle plissa les yeux et s'approcha de l'écran avant de répondre 'attentions'. Je cliquai et commençai à lire à voix haute sous l'oreille attentive d'Ava qui s'était réinstallée convenablement dans son fauteuil.

"Tout à l'heure en faisant le tri dans mes affaires j'ai retrouvé une boîte à chaussures avec des dizaines d'avions en papiers à l'intérieur. Tu te souviens des avions en papiers ? C'était le seul pliage que je savais faire et encore, les miens ne volaient pas vraiment. Je les ai dépliés, sachant pertinemment que ce n'était pas l'extérieur qui était le plus intéressant. C'est jamais l'extérieur qui devrait compter, c'est toi qui m'a appris ça, un peu malgré toi. 

J'ai passé plusieurs heures à lire et à relire ces foutus avions en papier sur lesquels je t'écrivais des petites attentions presque tout les jours. "T'es jolie aujourd'hui, t'es toujours jolie", "pourquoi tu souris pas, ça te va si bien?", "t'es formidable", "j'ai de la chance de t'avoir", "tu me pousses à être une meilleure version de moi même", "je t'aime". Et toi tu souriais quand tu les lisais et tu répondais "moi aussi j'ai de la chance de t'avoir", "je t'aime aussi". Et j'étais le garçon le plus heureux du monde. 

Sauf qu'aujourd'hui ça m'a fait mal de les relire. Déjà parce qu'enfaite c'était super niais mais surtout parce que ces avions en papier faisaient toujours le même trajet: de moi à toi, une petite escale le temps que tu répondes, puis de toi à moi, tu me renvoyais mes sentiments et mes avions qui volaient mal à la figure sans jamais que tu en soit à l'origine. Peut être que je dramatise. Peut être que c'est juste des mots sur des bouts de papier. Mais pour moi c'était tellement plus que ça. Ça à toujours été plus que ça. Au fond peut être que je devrais les brûler.

Oui, je pense que vais faire ça.

De toute façon j'aime pas les avions, je préfère les bateaux.

Sincèrement mélancolique,

XXX.

Je relevai la tête de l'écran et demandai silencieusement son avis à Ava.

  — J'arrive pas à savoir si je trouve ça tristement joli ou joliment triste, déclara t-elle après s'être raclé la gorge.

J'haussai les épaules, ne sachant pas vraiment non plus. C'était bizarre de partager les lettres d'un inconnu pour une inconnue à quelqu'un d'autre. 

 — Rassures, c'est pas toi la grognasse pour qui ça a été écrit ? Me demanda t-elle sévèrement.

  — Non c'est pas moi. Je lis des mots qui me sont pas destinés. Et je sais que c'est pas bien mais plus je les lis plus j'ai envie de les lires et moins je comprends pourquoi la fille à plaqué celui qui a écrit ça.

 — Et tu n'as aucune idée de qui il s'agit ?

 — Non. D'un côté je meurs d'envie de savoir mais de l'autre non. 

 — Pourquoi ? 

— Je sais pas vraiment. J'ai l'impression de me sentir un peu trop concernée par tout ça alors que je ne le suis absolument pas. Et puis, on m'a jamais dit ou écrit ce genre de chose à moi. On m'a jamais prêté autant d'attention alors... c'est bizarre.

  — Moi je te prête de l'attention pourtant.

 — Vous pourriez être ma grand-mère, c'est différent. Lui...

Elle hocha la tête.

  — Tant que tu ne sais pas qui est l'auteur de tout ça je pense que ce n'est pas malsain. Vois ça comme une sorte de film romantique et dit toi que c'est fictif comme ça tu ne seras pas trop touchée.

 — Et si je découvre qui c'est ?

  — Il n'y a pas de raison, ce sera un secret entre nous deux.

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