La clé usb pikachu m'avait tourmentée toute la soirée. J'avais tourné en rond dans ma chambre pendant de longues minutes si bien qu'au final j'avais un énorme mal de crâne en plus de mes interrogations sur la morale de mes futures actions
Est-ce que lire ces "mots pour elle" était vraiment une bonne idée ? Le contenu de cette clé ne m'était surement pas destiné mais j'avais un milliard de questions dont la lecture de ces mots seraient surement la réponse. Déjà, quel genre de personne écrivait des textes pour une fille sur une clé usb pikachu ? Pourquoi cette même personne avait entrepris d'écrire ça et surtout pourquoi ça s'était retrouvé dans un carton délaissé au fond d'une salle de classe dans laquelle seuls les gens bizarres comme moi et couples qui veulent se rouler des patins au calme, allaient.
J'avais même hésité, dans mon désespoir, à appeler Naomi pour lui en parler avant de me résigner : ma meilleure amie et son sens aigu de la déontologie m'auraient sûrement passé un savon en sachant ce que je m'apprêtais à faire. J'adorais Naomi mais c'était une chieuse finie, c'était surement pour ça qu'elle arrivait à me supporter : je l'étais aussi.
Oui, j'allais le faire. Au diable la morale et la propriété privée, tout ça me sembla être bien excentrique alors que j'ouvrais la clé usb sur mon ordinateur portable.
Un seul dossier "mots pour elle" sur lequel je cliquai sans hésitation.
C'était à la fois terriblement malsain et affreusement excitant. Je n'étais pas forcément le genre de personne à avoir une vie super palpitante, cette fille random qui sert de figurante dans les films pour ados, le genre vers qui on avait forcément envie d'aller. Et même si j'aimais bien ce statut, être pour une fois au centre de quelque chose me plaisait. Même si c'était au centre de quelque chose qui ne me concernait pas. Surtout si ça ne me concernait pas.
Il y avait une dizaine de documents words avec des noms communs en guise de titres: "peine", "amour", "mirage", "tempête". Si c'était ça les "mots pour elle" alors ça puait la déprime et la niaiserie à plein nez et j'avais hâte de plonger dedans. Alors j'en pris un au hasard, ne me souciant pas vraiment de l'ordre et ouvris "tempête".
"Tu te souviens de la première fois que tu m'as adressé la parole ? Surement pas. C'est pas grave, moi je m'en souviens. Mieux que comme si c'était hier, quand je ferme les yeux je peux revoir les tiens qui me fixent avec ton petit air de fausse fille gentille et ta bouche qui laisse échapper un long soupir super dramatique, comme si t'avais tout le poids du monde sur tes épaules et que ça t'exaspérait. Ça t'exaspérait pas du tout enfaîte, au contraire, t'aimes bien te sentir importante, je le sais. Enfin, là n'est pas le sujet. Ce jour là t'as soupiré comme une drama queen parce que j'avais pris ta place en classe de maths. J'avais pas voulu bouger, même si ton regard aurait pu me tuer sur place, alors tu t'es assise à la table devant moi et avant que la prof n'arrive, tu t'es retournée, t'as planté tes yeux dans les miens et tu m'as dit "la prochaine fois je te pousses de ta chaise". Je savais que t'étais pas vraiment sérieuse et que c'était juste pour me dire que tu te laisserais pas avoir une deuxième fois mais ça m'a fait rire.
Alors les fois d'après je me suis assis à la même place, juste pour voir ta moue faussement contrariée et tes yeux océan qui me détaillent de la tête aux pieds. Dieu que j'aime tes yeux. Ou que j'aimais. Je ne sais pas si je suis encore censé parler au présent étant donné que tu as décrété que nous deux c'est du passé. Et puis merde, de toute façon j'aime toujours autant tes yeux tout comme je t'aime toujours autant.
T'es arrivée dans ma vie comme une tempête, d'un coup, d'un seul et t'as tout chamboulé sur ton passage. Et moi j'étais tellement bien, happé par l'ouragan qui portait ton nom, que quand tout s'est calmé, je me suis retrouvé seul au milieu du chaos que t'avais crée. Et j'ai eu mal. J'ai toujours mal. T'as laissé une plaie béante derrière toi et j'essaye de passer à autre chose mais vouloir oublier au fond c'est y penser tout le temps alors j'y arrive pas.
Putain de cours de maths. Putain de tempête.
Sincèrement perdu,
XXX"
Les premiers mots qui me virent à l'esprit alors que je fermais le document furent "putain de merde", très profonds comparés à la violente déclaration magnifiquement désespérée que je venais de lire. Je me sentais coupable mais chanceuse et ces deux sentiments provoquaient en moi un curieux mélange. C'était une sorte de doux acide dans lequel je m'étais plongée sans hésitation.
Personne n'avait jamais écrit ce genre de choses pour moi. Personne ne m'avait jamais à quel point il aimait mes yeux. Personne ne m'avait jamais comparée à une tempête. Point positif de mon manque de déclarations, personne ne m'avait jamais largué. Et si mon statut d'éternelle célibataire me convenait parfaitement jusqu'à maintenant, j'étais forcée de constater que ce genre de mots ne m'aurait pas déplu.
La fille qui était la destinataire de cette clé usb pikachu était décidément chanceuse.
D'ailleurs est-ce qu'elle avait lu son contenu ? Ou est-ce que le petit objet s'était perdu avant même d'avoir atteint sa destination ? Si oui alors c'était vraiment dommage, si j'avais été elle, je serais retombée dans les bras de celui qui m'avait écrit.
En parlant de ça, qui était-il ? Le mystérieux poète qui à foutu son cœur brisé sur une clé usb de gamin. La seule chose dont j'étais sûre c'est qu'il étudiait ou qu'il avait étudié au même lycée que moi. Problème, on devait être environ 600 à côtoyer le même établissement scolaire. Et sur les 600, je parlais à presque personne.
Mais quelle merde. Je me torturais l'esprit pour des mots qui n'étaient pas pour moi, il fallait que je me sente moins concernée si je voulais lire la suite. Là tout de suite je n'étais de toute façon pas émotionnellement prête pour un nouveau mot, je devais attendre un ou deux jours.
Il était environ 22 heures, mon père travaillait de nuit et ma mère ainsi que mon frère dormaient surement déjà. Il était trop tôt pour que je me couche moi aussi, j'aimais bien la nuit: c'était calme et apaisant. J'avais besoin de sortir, de marcher, courir, faire du vélo ou n'importe quoi mais je devais quitter cette pièce. Alors je le fis, attrapant une grosse veste, un bonnet et mes écouteurs et m'extirpai discrètement de chez moi en passant par la fenêtre : heureusement que ma chambre était au rez de chaussé car j'avais le vertige et je n'étais pas le genre de fille intrépide qui sautent des fenêtres et atterrissent miraculeusement en un seul morceau.
Mon quartier était essentiellement composé de résidences de vieux, comme si les anciens étaient une espèce à part qu'on devait réunir et parquer ensemble. Au lieu de trouver ça carrément déprimant, j'adorais ça : j'aimais bien les personnes âgées. Pour leur façon de parler, leurs histoires souvent incomplètes, les gâteaux qu'ils t'offrent quand tu viens leur rendre visite, leurs grands sourire édentés, les marques du temps sur leur visages, leurs petites habitudes, leur façon de relativiser et tout ce qui fait qu'un vieux est vieux. J'aurais aimé ce soir là, sonner à la porte de l'un d'entre eux pour leur raconter ma trouvaille mais les vieux dormaient plus que les ados alors ce n'était pas la peine.
Au lieu de ça j'ai marché les mains dans les poches, les écouteurs dans les oreilles mais sans musique en émanant, juste le bruit de mes pas sur les feuilles mortes. Au rond point au bout de mon quartier, je me suis arrêtée, posant mes fesses sur l'herbe humide au centre de l'infrastructure : c'était désert. J'ai réfléchis à tout et n'importe quoi, la situation économique du Vietnam (même si je n'y connaissais rien, je savais à peine où ça se situait), la recette du poulet frit de KFC, le fait que les filles jolies ne savent en général pas vraiment qu'elles le son, à quel point j'étais dans la merde pour mon prochain devoir d'histoire et à cette putain de clé usb pikachu. Au final mes réflexions n'étaient pas constructives alors je suis rentrée chez moi, agacée.
Et je me suis endormie, mon cerveau fatigué en ébullition alors que j'étais frigorifiée.